Histoire

La crise du quartz : comment l'horlogerie suisse a failli mourir de sa propre invention

La crise du quartz : comment l'horlogerie suisse a failli mourir de sa propre invention
Illustration Échappement (visuel de démonstration à remplacer)

Il aura suffi de quinze années pour que l’horlogerie suisse, reine du temps depuis deux siècles, perde les deux tiers de ses emplois. On a longtemps désigné une coupable commode, une mince lame de quartz venue du Japon. La vérité est plus troublante, et elle ressemble étrangement à celle que vivent aujourd’hui des industries entières face à l’intelligence artificielle.

Noël 1969, à Tokyo

Le 25 décembre 1969, quelques vitrines de Tokyo présentent un objet d’apparence ordinaire. C’est la Seiko Quartz Astron. Cent exemplaires, tous en or, affichés à 450 000 yens pièce, soit à peu près le prix d’une automobile. En moins d’une semaine, il n’en reste plus un seul.

Sous le boîtier se joue une petite révolution. Là où la mécanique traditionnelle fait osciller un balancier quelques fois par seconde, un cristal de quartz vibre plus de huit mille fois dans le même intervalle, sous l’effet d’un courant électrique. La précision accomplit un bond que deux cents ans d’artisanat n’avaient jamais permis. Ce jour de Noël, sans tambour ni trompette, la Suisse vient de prendre un train de retard.

Le secret bien gardé de Neuchâtel

On oublie volontiers le détail le plus gênant de cette affaire. Les Suisses possédaient exactement la même technologie. Avant les Japonais.

Dès 1962, une vingtaine de fabricants s’étaient associés pour financer un laboratoire commun à Neuchâtel, le Centre électronique horloger. En juillet 1967, leurs ingénieurs faisaient déjà tourner le Beta 1, l’un des tout premiers calibres à quartz au monde. Le mouvement de série qui en découla, le Beta 21, fut commercialisé en 1970, quelques mois à peine après l’Astron japonaise.

La Suisse n’a donc pas manqué le quartz par ignorance. Elle l’a écarté par orgueil. L’électronique menaçait tout ce qui faisait sa fierté : le geste de l’horloger, la tradition, les milliers de mains formées à l’atelier. On lança le Beta 21 du bout des lèvres, trop cher, sans y croire, avant de l’oublier. Pendant ce temps, Seiko, Citizen et les Américains de Texas Instruments produisaient le quartz par millions et pulvérisaient les prix.

L’effondrement

Vint la chute, brutale. En une douzaine d’années, l’emploi horloger suisse tomba d’environ 90 000 postes à 30 000. Les maisons, elles, s’effondrèrent de 1 618 en 1970 à 861 en 1980, et la saignée se poursuivit ensuite.

En 1980, le verdict ne souffrait plus la discussion : quatre montres à quartz sur cinq sortaient des usines japonaises. Le pays de Genève et de la vallée de Joux regardait, les bras ballants, prospérer un marché qu’il avait lui-même inventé. Ses deux fleurons, ASUAG et SSIH, ce dernier abritant pourtant Omega et Tissot, agonisaient sous la perfusion des banques.

Le pari d’un seul homme

En 1983, les banquiers convoquent à leur chevet un consultant d’origine libanaise, Nicolas Hayek, avec une mission qui tient de l’oraison funèbre : organiser le démantèlement d’ASUAG et de SSIH. Hayek les écoute, puis leur répond l’exact contraire. L’horlogerie suisse peut encore l’emporter, à condition de cesser de livrer bataille sur le terrain de l’adversaire.

Des années plus tard, Hayek reviendra sur l’aberration de ce moment. Certaines banques envisageaient de brader les actifs d’ASUAG et de SSIH aux Japonais, convaincues, comme une large part du pays, que les Suisses ne savaient plus rien fabriquer et que l’avenir se jouait désormais dans les services.

Son plan tient en deux gestes. D’abord réunir les deux colosses moribonds en une seule maison, la Société suisse de microélectronique et d’horlogerie, pour remettre de l’ordre dans une industrie éparpillée. Ensuite, dégainer une arme que personne n’attend : la Swatch. Une montre à quartz, de plastique, bon marché, mais vendue comme un accessoire de mode, coloré, joyeux, une seconde montre que l’on collectionne par plaisir. Nulle course derrière Seiko sur le prix ou la précision. Hayek déplace le combat vers un territoire où la Suisse a encore quelque chose à raconter : l’émotion.

« J’ai compris que nous ne vendions pas un simple produit de consommation, ni même un produit de marque : nous vendions un produit émotionnel. L’émotion, personne ne peut la copier. »

Nicolas Hayek, Harvard Business Review, 1993

Le succès dépasse tout ce qu’on avait osé imaginer. En cinq ans, le groupe devient l’horloger le plus riche de la planète. Il prend le nom que nous lui connaissons, Swatch Group, et règne aujourd’hui sur Omega, Longines, Tissot, Breguet et Blancpain. Comble de l’ironie, les bénéfices de la petite montre de plastique financeront la renaissance de la haute horlogerie mécanique, celle-là même que le quartz devait mettre en terre.

La leçon

On résume trop vite cette histoire à une fable sur la machine qui dévore un métier. C’est en manquer le sel.

Ce qui a bien failli tuer l’horlogerie suisse, ce n’est pas le quartz, c’est le refus de le regarder en face. Les Suisses tenaient la technologie avant tout le monde. Ils l’ont rangée dans un tiroir parce qu’elle contrariait l’idée qu’ils se faisaient d’eux-mêmes. Détenir l’innovation ne protège de rien ; encore faut-il le cran de s’en emparer avant qu’un autre ne s’en charge à votre place.

Le rebond raconte une seconde vérité. La Suisse ne s’est pas sauvée en battant le Japon à son propre jeu, mais en changeant de jeu, en vendant du désir quand le concurrent vendait de la fonction. La montre de luxe d’aujourd’hui, celle qui coûte le prix d’un appartement et se transmet comme un bijou, est fille de cette pirouette stratégique bien plus que d’une prouesse d’atelier.

La question qu’elle nous laisse n’a pas pris une ride. Quand la rupture frappe à la porte, on peut la renier au nom de ce que l’on croit être, ou en faire le décor d’un nouvel acte. L’horlogerie suisse a choisi tard. Elle a bien failli choisir trop tard.

Repères

Date Événement
1962 Création du Centre électronique horloger, à Neuchâtel
Juillet 1967 Le calibre suisse Beta 1 devient opérationnel
25 décembre 1969 Seiko lance la Quartz Astron, première montre à quartz du commerce
1970 Commercialisation, et échec, du Beta 21 suisse
De 1970 à 1980 Les maisons horlogères suisses passent de 1 618 à 861
De 1973 à 1985 L’emploi horloger suisse chute d’environ 90 000 à 30 000
1983 Hayek fusionne ASUAG et SSIH et lance la Swatch

Sources : Wikipédia (Crise du quartz ; Centre électronique horloger) ; Seiko, histoire officielle de la Quartz Astron ; Swatch Group et Omega, historiques officiels ; Harvard Business Review, « Message and Muscle », 1993.

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