L'industrie qui gagne en ne vendant plus

En février, Morgan Stanley publiait sa radiographie annuelle de l’horlogerie suisse, ce document que tout le secteur lit et que personne ne cite. Le diagnostic tenait en un mot : contraction. Deuxième année de baisse, volumes au plus bas depuis des décennies, clientèle qui vieillit. Six mois plus tard, les exportations sont reparties et le segment que le rapport enterrait affiche la plus forte croissance de l’année. Nous avons repris ce texte ligne à ligne pour séparer ce qu’il établit de ce qu’il parie. Trois articles, trois questions que ces chiffres posent vraiment à l’horlogerie suisse.
Deux thermomètres, une seule fièvre
Il faut commencer par une gêne. Le document qui sert de boussole au métier, cette radiographie que Morgan Stanley réalise chaque année avec le cabinet LuxeConsult, ne repose presque sur aucun chiffre officiel. Les maisons qui pèsent le plus lourd ne publient rien. Rolex, Patek Philippe, Audemars Piguet, Richard Mille sont des sociétés privées, entendez qu’elles ne rendent de comptes à aucune Bourse et ne déposent aucun résultat détaillé. Tout ce que le rapport avance sur elles relève de l’estimation, reconstituée marché par marché, boutique par boutique. C’est un exercice d’analyste sell-side, celui d’une banque qui écrit d’abord pour éclairer des investisseurs, et qui suit d’ailleurs Richemont avec une recommandation à l’achat. On lit ce texte en gardant la main sur cette information.
Le rapport mesure par ailleurs une chose très précise : le retail, les ventes au client final, au prix de la vitrine. Ce n’est pas l’instrument de la Fédération de l’industrie horlogère suisse, la FH, qui compte les montres au moment où elles passent la douane, départ usine. Deux thermomètres, deux températures. Les confondre revient à additionner ce qu’un horloger encaisse et ce qu’un client dépense, deux montants qui n’ont jamais été les mêmes. Toute notre série se loge dans cet écart. Ce premier article s’installe du côté du profit, là où le rapport est le plus troublant.
Quatre maisons, les trois quarts du butin
Voici l’estimation qui devrait tenir éveillé n’importe quel dirigeant de groupe coté. Selon Morgan Stanley, le profit opérationnel cumulé de l’horlogerie suisse, ce que le métier appelle le pool de profit, la somme de ce que gagnent toutes les marques réunies, s’établissait autour de 7,9 milliards de francs en 2025, pour une marge opérationnelle agrégée d’environ 22 %. Retenons ce niveau d’ensemble et rien de plus fin : la rentabilité d’une maison prise isolément ne se lit pas dans des comptes qu’elle ne dépose nulle part, et nous ne jouerons pas à la deviner.
Comment se partage ce butin ? Toujours selon Morgan Stanley, les quatre maisons privées citées plus haut réalisent à peu près la moitié du chiffre d’affaires du secteur, de l’ordre de 51 %, mais capteraient près de 76 % du profit. En face, les trois grands groupes cotés, Swatch Group, Richemont et LVMH, additionnent environ 41 % du chiffre d’affaires pour à peine 18 % du profit estimé. Le rapport parle bien de sociétés cotées, comprenez présentes en Bourse, tenues de publier, scrutées chaque trimestre. Le même franc de vente ne produit donc pas le même franc de gain selon la vitrine d’où il sort. Un tiers de l’industrie, quatre noms, emporte les trois quarts de la valeur.
C’est déjà une petite bombe méthodologique. Le chiffre d’affaires, cette ligne que les communiqués mettent en avant parce qu’elle grossit bien dans un titre, cesse ici de raconter la santé d’une marque. Une maison peut vendre beaucoup et gagner peu. Une autre peut vendre deux fois moins et rafler la mise. Rangez le classement des chiffres d’affaires : il décrit une géographie qui n’existe plus.
Le profit qui se cache derrière la vitrine
Descendons d’un cran, toujours dans le périmètre des estimations Morgan Stanley et jamais ailleurs. À l’intérieur même des groupes cotés, la répartition se tend jusqu’à l’absurde apparent. Le rapport estime qu’Omega génèrerait à elle seule davantage que la totalité du profit horloger de son groupe, plus de 100 % donc, ce qui signifie en creux que d’autres marques de la même maison consomment ce qu’elle produit. Dans la même famille, Longines apparaît carrément déficitaire selon l’analyse. Ces deux affirmations sont des estimations, pas des comptes audités, et méritent d’être lues comme telles. Une marque tire tout le groupe pendant que d’autres pèsent sur le résultat, et le chiffre net publié lisse ce contraste au point de le rendre presque invisible.
Ce que cela révèle du modèle coté est presque cruel. Ces groupes portent des portefeuilles larges, avec des marques d’entrée de gamme utiles au volume et à la présence en magasin, mais dont la contribution au profit peut virer au rouge quand le marché se contracte. Les maisons privées, elles, n’ont qu’une signature à défendre et concentrent leurs forces sur un point unique. Ce déséquilibre intérieur mérite mieux qu’un paragraphe, et le cas d’Omega en est l’exemple le plus spectaculaire. Nous lui consacrons le deuxième volet de cette série.
Vendre moins pour valoir davantage
Reste la question qui fait la valeur de cette lecture. Pourquoi ce grand écart entre ce qu’on vend et ce qu’on gagne ? La réponse tient dans un mot que le secteur préfère habiller de romantisme : la rareté. Une maison qui livre moins de pièces que le marché n’en réclame fabrique du désir, tient son prix de vente moyen, l’ASP dans le jargon, c’est-à-dire le prix moyen encaissé par montre, et n’a pas besoin de brader pour écouler un stock. La valeur ne se mesure plus au tonnage produit mais à la capacité de contrôler le robinet.
C’est un renversement complet de la logique industrielle classique, celle qui récompensait les volumes et les parts de marché. Dans le nouveau régime que décrit implicitement le rapport, la part de marché en unités devient un indicateur trompeur. On peut la perdre et s’enrichir. On peut la gagner et s’appauvrir. Les quatre privées ont fait de la discipline sur les quantités un actif financier à part entière, aussi précieux qu’une manufacture ou qu’un mouvement maison.
Ce que ça nous dit
Le rapport de février acte une bascule que la crise des deux dernières années n’a fait qu’accélérer. Tant que le marché montait, tout le monde gagnait et l’écart de rentabilité restait un sujet d’initiés. La contraction a rendu la structure visible : quand la marée se retire, on voit qui contrôlait sa rareté et qui subissait ses volumes. Pour un groupe coté, la leçon est inconfortable, parce que la Bourse valorise d’abord la croissance du chiffre d’affaires, la métrique que ce rapport vient précisément disqualifier comme signal de santé.
Il faut toutefois garder la tête froide sur la nature de ces chiffres. Ce sont des estimations retail 2025, la photographie d’un instant, prise par une banque qui n’est pas neutre et qui reconstruit ce que les maisons taisent. Une photographie n’est pas un film. Et c’est là que notre série se lève de sa chaise : six mois après ce cliché de contraction, la douane suisse a livré ses faits. Le 21 juillet, la FH a confirmé un premier semestre 2026 reparti, porté par un segment que le rapport donnait pour moribond. La croissance la plus forte de l’année, une hausse de 23,8 %, s’est logée en volume, en nombre d’unités, sur les montres mécaniques dont le prix départ usine reste sous 500 francs, soit environ moins de 1 250 francs en vitrine. Pendant ce temps, le cœur supposé du luxe accessible, la tranche 500 à 3 000 francs, reculait de 5,7 % en valeur. La photo dit une chose, le film en raconte déjà une autre. Nous y reviendrons.
Sources : Morgan Stanley Research et LuxeConsult, rapport « Swiss Watcher », février 2026 (estimations retail 2025)
Fédération de l’industrie horlogère suisse (FH), communiqué sur les exportations horlogères suisses à mi-2026, 21 juillet 2026, et commentaire mensuel de juin 2026, fhs.swiss
communications financières publiques de Swatch Group, Richemont et LVMH.